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Politique et séries : quand la réalité se frotte à la fiction

Aneline Mennella 18 mai 2016
Politique et séries
18Mai

Cynique, drôle, dangereuse... la sphère politique a toujours fasciné et inspiré le grand comme le petit écran. L'élection présidentielle américaine ne fait donc pas exception, et nombre de séries ont calqué l'agenda et le tempérament de leurs personnages sur ceux des potentiel(le)s futur(e)s POTUS. Mais sont-elles vraiment le reflet de la réalité ? Mieux, seraient-elles de nature à influencer le réel ? Retour sur les dernières saisons de House of Cards, Scandal et The Good Wife. Attention Spoilers !

Nombreux sont celles et ceux à affirmer (à tort ou à raison) que c’est David Palmer, le président afro-américain de 24h Chrono, qui a ouvert la voie à Barack Obama. Pour d’autres, ce serait plutôt Matthew Santos dans The West Wing. Dans tous les cas, le constat reste le même, celui de la porosité entre actualité et fiction. Cela a toujours été le cas, mais avec l’essor colossal des séries, cette pratique devient d’autant plus frappante.

Toutefois, ne soyons pas dupes ! « Il est bien connu que les séries américaines nous offrent un reflet de la société, nous a confié Fabien Bulete, cofondateur de Critictoo, webzine dédié aux séries TV. Malgré cela, il ne faudrait pas pour autant croire qu’elles nous délivrent un commentaire honnête et une représentation réaliste et en temps réel quand il est question de politique, tout particulièrement en cette période électorale. »

The Good Wife : la politique comme prétexte narratif

Peter Florrick (Chris Noth) et Alicia Florrick (Julianna Margulies) - CREDIT PHOTO : CBSLa saison 7 de The Good Wife se déroule sur fond de primaires à la présidentielle. Pour l’occasion, les auteurs et scénaristes ont pris le parti d’intégrer au récit des éléments de réel. Aussi, les candidats démocrates ne sont autres que Hillary Clinton, Bernie Sanders, Martin O’Malley… et Peter Florrick, l’époux de l’héroïne. Ce dernier est alors Sénateur de l’Illinois (ça vous rappelle quelqu’un ?), anciennement impliqué dans un scandale sexuel (ça vous rappelle quelqu’un d’autre ?). La campagne Florrick s’arrête au soir du caucus de l’Iowa après une défaite cuisante (cet épisode a d’ailleurs été diffusé à la veille du véritable caucus de l’Iowa).

Cette incursion dans la réalité nous offre un aperçu rapide de la complexité du système électoral américain et surtout de l’organisation laborieuse d’un caucus. Cependant, comme le rappelle Fabien Bulete, la série n’est pas réellement politisée. « L’idée d’ancrer le show dans une certaine réalité est surtout là pour lui donner une pertinence qui est plus superficielle que substantielle. La série n’offre finalement qu’un aperçu des institutions politiques et son approche de la corruption est principalement utilisée pour alimenter les enjeux de l’histoire. »

Scandal : un scénario au service du message politique

Hollywood est majoritairement démocrate, ce n’est un secret pour personne. Pas étonnant donc que les séries orientent leur propos dans ce sens, même quand le Président est républicain, comme c’est le cas dans Scandal. « La majorité des plans politiques défendus par le Président sont rarement en accord avec les grandes lignes de son parti, constate le co-fondateur de Critictoo. Le seul véritable personnage républicain que le show nous propose actuellement lors des primaires du parti est une parodie de Donald Trump. »

Donald Trump et Hollis Doyle - CREDIT : Gage Skidmore (D. Trump) et Facebook officiel de ScandalEt quelle parodie ! Le pastiche du milliardaire, Hollis Doyle, affiche la même arrogance, la même désinhibition, la même morgue et les mêmes casseroles que l’original. Dans l’épisode baptisé « Trump card » (sic), il est notamment accusé de détourner l’argent du contribuable, de viol et de racisme. Une ressemblance édifiante avec la réalité qui, selon Daniel D’Addario du Time, n’est qu’une pâle copie du vrai candidat, et non sans raison : « Le problème est que si Scandal avait vraiment un personnage comme Trump, quelqu’un qui s’exprimerait aussi librement et bien au-delà des limites de l’acceptable, personne n’y croirait ».

House of Cards : le réalisme poussé à son paroxysme

« Dans le genre, House of Cards s’impose comme étant l’une des rares séries actuelles à réellement faire de la politique une composante importante de son histoire » analyse Fabien Bulete. À tel point d’ailleurs que bon nombre de scènes requièrent une solide connaissance de la mécanique de la politique américaine. Ce procédé réaliste comme gage de crédibilité pour le spectateur n’en demeure pas moins exagéré. Interrogé par Timeliner, Nicolas Labarre, maître de conférences en civilisation américaine et fin connaisseur des séries à l’Université Bordeaux-Montaigne, raconte : « Cet ancrage permet de donner un fondement convaincant à un récit qui fascine parce qu’il prend au pied de la lettre toutes les théories les plus conspirationnistes et tous les clichés sur la classe politique : ces politiciens mentent, boivent, couchent, corrompent et tuent ».

Hillary Clinton et Claire Underwood - CREDIT : Gage Skidmore (H. Clinton) et Facebook officiel de House of CardsUne exagération qui fait parfois sourire, jusqu’à Bill Clinton qui déclarait sur le plateau d’Ellen DeGeneres : « Ce qui rend Scandal et House of Cards si drôles à regarder, c’est que je ne peux pas imaginer qu’un président comme Kevin Spacey ou un chef de cabinet du président, comme dans Scandal, puissent vraiment s’en sortir après un meurtre ». Et c’est justement là que réside le talent des scénaristes, dans leur capacité à faire s’entrechoquer le réalisme du système et l’outrance des personnages. « Il ne s’agit pas de faire passer Frank Underwood pour un personnage réaliste, décrypte Nicolas Labarre, mais de donner corps à des fantasmes grotesques et libérateurs, en faisant du Président des États-Unis un Macbeth ou un Caligula contemporain, en faisant aussi du spectateur son confident et même son complice. »

Réalisme vs effet de réel

Il n’est donc pas question de réalité ni de véracité mais plutôt d’effet de réel suffisant pour embarquer le spectateur. Dès lors, la frontière entre réel et fiction se craquelle et devient de plus en plus floue. En cela House of Cards est devenu le parangon de cette porosité. En témoigne le site officiel de Frank Underwood pour 2016, plus vrai que nature. Ou encore son clip de campagne ainsi que cette vidéo surréaliste dans laquelle le faux président et Hillary Clinton préparent l’anniversaire de Bill.

Comble de l’ironie, ce portrait géant (1,80m) de Frank Underwood exposé au Smithsonian National Portrait Gallery de Washington, dans la collection des portraits présidentiels. Enfin, si la saison 4 de House of Cards est terminée, son président, lui, n’a pas dit son dernier mot. Très loquace sur le compte twitter de la série, il ne se gêne pas pour réagir à l’actualité ni pour taquiner ses petits camarades comme David Cameron ou encore Manuel Valls et son recours au 49-3 pour faire passer la loi travail.

Photo de Une, crédit : Gage Skidmore et Facebooks officiels de Scandal et House of Cards.
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