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Que révèle le vote des extrêmes ?

Aneline Mennella 5 avril 2016
Sanders vs Trump - CREDITS PHOTOS : Gage Skidmore et Michael Vadon
05Avr

Tout les oppose et pourtant, Bernie Sanders et Donald Trump ont malgré tout un point en commun : il y a encore un an, personne n'aurait parié un kopeck sur ces candidats. Aujourd'hui, les deux outsiders ne cessent de grimper dans les urnes. Comment expliquer ce succès fulgurant ? Timeliner a posé la question à deux chercheurs, Luc Benoit a la Guillaume, professeur à l'université de Rouen et spécialisé dans l’analyse du discours politique américain, et Farah Belaggoune, enseignante-chercheuse à la Sorbonne, spécialiste de la gauche américaine.

Comment expliquez-vous la popularité du socialiste Bernie Sanders ?

Luc Benoit a la Guillaume : Il a acquis le soutien d’une partie de la jeunesse blanche éduquée, celle qui se mobilise lors des primaires. Il faut donc relativiser le phénomène. Ceci étant, personne n’aurait parié qu’il réunirait autant de voix il y a un an, ce qui montre que quelque chose est en train de se passer chez les Démocrates. Il est encore trop tôt pour évaluer la signification de ce phénomène. Au minimum il traduit la méfiance qu’inspire Hillary Clinton à la base ouvrière blanche du Parti Démocrate, qui la trouve trop proche des milieux d’affaires et trop liée au système politique en place.

Farah Belaggoune : Pour schématiser, Bernie Sanders est le candidat « from the bottom-up », l’outsider idéal, alors qu’Hillary représente plutôt un mouvement « top-down ». Le mode de financement de campagne du socialiste est radicalement différent, novateur et indépendant. Il se bat pour un salaire minimum décent, la baisse des frais universitaires, une couverture médicale universelle, contre le réchauffement climatique… Électeurs de Bernie Sanders à Minneapolis, 12 février 2016- CREDIT PHOTO : Tony WebsterBref, tout ce qui parle directement aux familles qui ne demandent rien d’autre que d’être représentées par quelqu’un qui les comprenne et les écoute dans leurs difficultés quotidiennes. Ces idées, souvent taxées de socialistes, sont pour une fois audibles auprès des Américains grâce à la défiance qu’ils ont développée envers les vieux briscards de la politique à mesure de leurs difficultés.
Benie Sanders est très populaire auprès des étudiants, pour qui la guerre froide et le communisme soviétique ne sont qu’un lointain souvenir ou des faits d’histoire désincarnés appris dans les manuels scolaires. Pour cette génération, les mots « socialisme » et « capitalisme » ne résonnent plus avec autant de symbolisme qu’avant. Ils n’ont que faire du pragmatisme ou de la Realpolitik, ils veulent, tout comme les familles et les classes moyennes, des solutions concrètes à leurs besoins immédiats. La fin justifie les moyens. Ils sont prêts à voter autre chose.

De l’autre côté de l’échiquier politique c’est Donald Trump, un milliardaire, qui remporte tous les suffrages, en dépit de la violence de certaines de ses déclarations et de l’inconsistance de son programme…

LB : Le fait qu’il soit milliardaire ne le dessert pas, bien au contraire. Car dans un contexte de rejet des élites politiques, cela signifie pour son électorat qu’il n’est pas un homme politique professionnel, qu’il ne dépend pas des lobbys puisqu’il finance lui-même sa campagne et qu’il a réussi là où les hommes politiques traditionnels ne font que parler sans être capables d’agir. Ses provocations verbales et l’ambiance de violence qui entoure ses meetings lui permettent d’exprimer la colère de son électorat et d’occuper l’espace médiatique. Tant que les dérapages restent contrôlés et que l’enjeu est de faire voter les Républicains, dans le cadre des primaires, il n’est pas certain que cette violence le desserve. Donald Trump et son avion - CREDIT PHOTO : Gage SkidmoreEn cas de dérapage grave ou lors de la campagne contre les Démocrate, si Trump est investi par le Parti Républicain, la situation pourrait néanmoins se retourner.

FB : Au même titre que Bernie Sanders, il s’agit d’un phénomène qui était prévisible. Le Parti Républicain joue au Dr Frankenstein depuis longtemps. Comme l’ex UMP français l’avait fait lors de la dernière campagne présidentielle avec ce qu’on a appelé la « ligne Buisson », les Républicains américains ont voulu tester les limites du public sur les thèses les plus conservatrices pour remporter le maximum d’élections. L’essor du Tea Party, des évangélistes, de Mitt Romney ou la candidature de Sarah Palin avant lui sont les exemples les plus marquants de cette tendance de fond, bien avant que le personnage de Trump n’apparaisse. Comme le personnage de Mary Shelley, le Républicains sont à présent embarrassés de la « créature » imprévisible et incontrôlable qu’est Donald Trump.

Qu’est-ce que ce vote massif pour des outsiders révèle de l’état d’esprit des Américains ?

LB : Obama you're fired - CREDIT PHOTO : Darron BirgenheierIl faut relativiser le caractère massif et la signification politique de ces élections primaires. Lors des primaires ce sont les électeurs les plus mobilisés et les plus convaincus qui s’expriment, ce qui favorise les plus conservateurs chez les Républicains et les plus libéraux chez les Démocrates. Il n’en reste pas moins que les élections qui se tiennent actuellement traduisent une colère et une attente de nombreux électeurs, notamment des hommes blancs des classes populaires et moyennes qui votent pour Sanders ou pour Trump. En dépit de différences importantes entre les deux électorats, on assiste dans les deux cas à un double rejet, du dysfonctionnement du système politique à Washington et des politiques qui ne répondent pas au malaise grandissant de cette catégorie de la population. Ce malaise se traduit côté Républicain par un rejet de la présidence Obama, un désir de protection contre l’immigration et contre la concurrence des pays étrangers. Côté Démocrate, ce même malaise se traduit également par un rejet du libre-échange mais aussi, et c’est là une différence majeure avec les Républicains, par une dénonciation de Wall Street plutôt qu’un discours anti-immigrés.

FB : Sans Bernie Sanders ou Donald Trump, le choix proposé aux Américains aurait été le même que lors des précédentes présidentielles. On partait, au début de la campagne, avec comme favoris deux noms trop connus des américains : Clinton (Hillary) et Bush (Jeb). Bipartisme - CREDIT PHOTO Daniel LoboAlors que le système politique américain est enfermé dans le bipartisme qui ne laisse aucune alternative ni alternance possible, la primaire est le seul moment où une fenêtre s’ouvre et permet d’entrevoir des idées et des têtes nouvelles. Le peuple américain exige un renouvellement des personnalités et des partis politiques ainsi qu’un changement rapide de leur situation au quotidien.

Cet engouement pour des candidats non traditionnels est-il nouveau ?

FB : Je crois qu’il s’agit plutôt d’une lame de fond, qui était finalement prévisible, surtout en ce qui concerne Bernie Sanders. Il faut, à mon sens remonter aux années 2000 pour comprendre la campagne d’aujourd’hui. Les mouvements progressistes ont en effet réussi à tirer les leçons de l’élection de George W. Bush en 2000, et surtout de sa réélection en 2004. Les différents mouvements progressistes ont compris qu’il fallait remettre en question leur action pour gagner en efficacité. Ils ont ainsi commencé à s’organiser en réseaux qui eux-mêmes s’appuient sur les réseaux sociaux et ils ont fait du grassroot une de leurs priorités. Ils ont su pérenniser leurs actions et agréger leurs forces dans des domaines très identifiés afin de fonctionner comme une sorte de lobby.
La « personne » de Bernie Sanders n’a que peu d’importance à leurs yeux. Manifestation anti Bush - CREDIT PHOTO Bernard GoldbachCe sont les idées qui prévalent et il se trouve que, cette année, elles sont incarnées par le Sénateur du Vermont qui a eu l’intelligence de rejoindre le parti démocrate en 2015 pour gagner en couverture médiatique et bénéficier des structures du parti. C’est le magistral tour de force qu’il a réussi à faire.

Sommes-nous à un tournant de la politique américaine et de la manière de l’exercer ?

LB : Là encore il ne faut pas tirer de conclusions hâtives. Si Hillary Clinton remporte l’élection présidentielle en novembre prochain, on pourra difficilement parler de tournant de la politique américaine. Côté Républicain par contre, il n’est pas impossible qu’on soit à un tournant. La synthèse idéologique reaganienne, qui combinait l’ultralibéralisme économique et une forme de populisme conservateur sur les questions sociales et sociétales est peut-être en train d’éclater sous nos yeux. Tandis que la direction du Parti reste fidèle aux canons du reaganisme économique, une partie des électeurs républicains blancs de la classe ouvrière et moyenne voient en Trump le porte-parole de leurs valeurs, comme a pu l’être George Wallace à la fin des années 1960.
Ceci étant, même en cas de défaite en novembre prochain, le Parti Républicain contrôlera probablement la Chambre Ronald Reagan par Frank Kozik - CREDIT PHOTO : Nathan Rupertdes représentants et une majorité des États de l’Union, si bien qu’une remise en cause fondamentale de son idéologie est peu probable à très court terme. Souvenons-nous qu’il a fallu cinq défaites consécutives à l’élection présidentielle en 1932, 36, 40, 44 et 48 pour que le Parti Républicain accepte le New Deal et se recentre.

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