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Et Dieu, dans tout ça ?

Marine Quideau 12 avril 2016
State & Church Streets
12Avr

« Le Congrès ne fera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre-exercice ». La séparation de l’Église et de l’État, ainsi que la liberté de culte, ont donc bien été rédigées dans la Constitution américaine. C’est même le fameux Premier Amendement. Mais dans les faits, religion et politique ne font pas vraiment chambre à part. In God We Trust.

Dieu est un personnage central de l’Histoire des États-Unis. Il a toujours été présent. Curieux, dans un pays dont le Premier Amendement à la Constitution signifie la séparation de l’Église et de l’État, prohibant ainsi toute forme de religion officielle. Curieux encore, dans un pays où la première devise officielle était « E Pluribus Unum » (De Plusieurs, Un Seul), un symbole très porteur de laïcité.

Mais c’est un fait. Les États-Unis sont nés d’histoires religieuses. Rappelons-nous, au 17ème siècle, les colonies anglaises d’Amérique offrent l’asile à quiconque fuit l’intolérance religieuse de son pays. Très vite, une géographie des cultes se dessine. Au nord, les Puritains. Au sud, les Anglicans. Et au centre, un peu de tout. On y prône une plus grande tolérance et de fait, on y est luthérien scandinave, huguenot français ou encore catholique anglais.

Le siècle suivant est marqué par un véritable sursaut religieux en Amérique, influencé par les Lumières européennes. Cette volonté de répandre la parole divine s’illustre notamment par l’apparition des prédicateurs, ces orateurs de plein-air qui haranguent les foules et rendent la croyance publique. Eux font appel à l’émotion et à la foi personnelle, s’éloignant volontairement du dogme de leurs églises. C’est la naissance de l’évangélisme américain tel qu’il existe encore aujourd’hui. Un message de retour aux sources, celles de l’utopie des Pères Fondateurs : créer une société de fervents croyants.

Holy Bible in America

En 1791, dans la foulée de la Révolution américaine, de nombreux textes établissent la liberté religieuse et le caractère laïc de la toute nouvelle République. Est alors rédigé le Premier Amendement, celui qui prône la séparation stricte de l’Église et de l’État.

Les 19ème et 20ème siècles sont marqués par les nombreuses vagues d’immigration causées par les différents conflits du moment. Cette immigration contribue alors fortement à la diversité religieuse aux États-Unis. Les Irlandais et les Européens du sud ravivent la flamme catholique du pays, tandis que les réfugiés juifs, ceux qui fuient les pogroms à la fin du 19ème puis ceux qui quittent l’Europe de la Seconde Guerre mondiale, affluent du monde entier.

Au cœur de la Guerre froide, les États-Unis veulent s’afficher comme une nation chrétienne en lutte contre le communisme athée de l’Union Soviétique. En 1954, le Congrès valide l’ajout de la phrase « Our Nation Under God » sur le drapeau national. Puis, deux ans plus tard, c’est la devise qui change et qui devient le célèbre « In God We Trust ».

Religion officielle vs. Religion civile

S’il n’y a donc pas de religion officielle impulsée par l’État, on peut en revanche parler de religion civile tant elle est présente dans l’espace public. Si vous parcourez les États-Unis, il ne sera pas rare que vous trouviez une Bible dans les tiroirs de votre chambre d’hôtel.

Les Américains basent leur croyance sur deux concepts assez parlants : le concept de la Nation Choisie et celui du messianisme nationaliste. Ils reposent sur la forte conviction que la démocratie, la liberté, la réussite économique ou encore le progrès social sont donnés aux Américains par Dieu. La classe politique légitime, par exemple, certaines de ses actions par la volonté de diffuser les valeurs américaines à travers le monde « au nom de Dieu ». La religion civile repose donc plus sur l’adoration de la nation que sur Dieu.

Du populisme religieux officiel

Aux États-Unis, il n’y a jamais eu de « parti politique religieux » comme on peut en trouver en Europe. Mais il y a eu des mouvements nativistes et anticatholiques, comme les Know Nothing dans les années 1840-1850 qui serviront de base à la création de l’American Party qui, lui, périclitera quelques années plus tard lors de l’apparition du Parti Républicain.

Les administrations qui se sont succédées à la Maison-Blanche ont souvent (toujours ?) légitimé leur politique par des discours bibliques. La politique intérieure, tout d’abord. Les différentes administrations républicaines qui occupent la Maison-Blanche prônent la défense des valeurs familiales et traditionnelles, le rejet de l’homosexualité ou de l’avortement au nom d’une nécessité de respecter la loi de Dieu. Mais la politique extérieure est également fortement influencée par ce populisme religieux, on parlera alors de populisme messianique, la volonté d’exporter les lois de Dieu ailleurs.

La religion, clé de voûte des élections ?

Alors, si elle s’invite si facilement dans la société civile et dans le débat politique, la religion peut-elle être la clé de la victoire aux élections présidentielles ? S’agit-il de croyances véritables de la part des candidats ou simplement d’arguments de campagne ? Pour être honnête, la question se pose plutôt du côté des Républicains.

Les Démocrates ont semble-t-il abandonné le « vote religieux » depuis longtemps. Il vous sera en effet assez difficile de trouver dans les récents discours d’Hillary Clinton ou de Bernie Sanders une quelconque référence à la religion et à la liberté religieuse.

Bernie Sanders - CREDIT PHOTO : Gage SkidmorePourtant, lorsqu’elle était Sénatrice de New York puis Secrétaire d’État, la candidate s’est élevée pour la liberté religieuse. En 2011, lors de la publication du 13ème Rapport annuel sur la liberté religieuse dans le monde, un document publié par le Département d’État qu’elle dirige alors, Hillary Clinton y déclarait « la protection de la liberté religieuse est l’une des préoccupations majeures des États-Unis, depuis les premiers jours de la République jusqu’à aujourd’hui ». En septembre 2015, peu après l’annonce de sa candidature, elle s’exprime publiquement lors du bicentenaire de l’Église méthodiste de Washington qu’elle fréquente avec Bill depuis de longues années. Mais depuis, presque rien. Peu de références au fait religieux dans ses discours de campagne.

Même chose du côté de Bernie Sanders qui va même plus loin. Vous ne trouverez dans les élocutions du candidat démocrate aucune référence à la religion. En 1998, lorsqu’a été créée la Commission américaine sur les libertés religieuses, l’USCIRF, Bernie Sanders a même voté contre le projet. Le Sénateur du Vermont se dit « juif d’origine mais séculaire dans la vie quotidienne ». Le Jewish Daily Forward, un hebdomadaire new-yorkais, a même écrit en 2010 « Bernie Sanders n’est pas le premier nom qui vient à l’esprit quand on évoque un politicien juif ».

In God We, Republicans, Trust…

Si chez les Démocrates, « religion » semble être devenu un mot à bannir, c’est tout l’inverse chez les Républicains qui, eux, parlent, vivent et invoquent la religion tout le temps.

En mars 2015, Ted Cruz, le fervent baptiste du sud, annonce sa candidature à la présidentielle lors d’une interview télévisée donnée….au sein de la Liberty University, la plus grande université chrétienne au monde. Dans son discours, il raconte notamment comment son père, alors sur le point de divorcer et de quitter sa famille installée au Canada, s’est rendu au Texas, a rencontré Dieu dans une église baptiste et a finalement fait demi-tour, direction sa famille de l’autre côté de la frontière. Cruz a également confié « avoir donné son cœur au Christ à l’âge de 8 ans ».

En janvier dernier, à la veille du caucus en Iowa, Donald Trump, presbytérien peu, voire pas pratiquant, est aperçu sur les bancs de la First Presbyterian Church où il assiste à un sermon. Le Républicain provocateur a-t-il été subitement pris d’une envie de se recueillir ou a-t-il joué avec le fait que le soutien de la communauté  chrétienne était indispensable dans cet État très religieux ? Pour l’anecdote, c’est finalement Ted Cruz qui a remporté l’Iowa…

Quant au troisième candidat républicain, John Kasich, il s’est converti du catholicisme à l’anglicanisme. C’est un fervent pratiquant qui admet aller communier toutes les semaines depuis plus de 20 ans. Mais s’il semble être le plus « religieux » des trois candidats de la droite américaine, John Kasich a tout de même déclaré, lors d’un déplacement dans le New Hampshire en février dernier,  « Je n’essaye pas de gagner des votes en parlant de Dieu. J’estime que ce n’est pas à la hauteur du Seigneur ».

Crédits Andrew Harnik-AP

Mais il faut bien faire attention à la manière dont les Républicains parlent de religion. Ils ne parlent pas de « liberté religieuse » ou de « diversité de culte ». Non, ils parlent de la supériorité de la spiritualité chrétienne sur les autres religions. Donald Trump n’a pas hésité à déclarer que les chrétiens américains étaient une minorité en danger…n’oublions pas cette sortie sur l’interdiction d’entrée sur le sol américain pour les musulmans. Pas la peine de revenir là-dessus…

Aussi, depuis les élections de 2008, les Républicains sont confrontés à un cruel dilemme. Lors des deux derniers scrutins présidentiels, les Républicains à la pratique religieuse modérée ont été de moins en moins nombreux à voter. En cause : l’impopularité de George W.Bush et son effet sur la « marque » républicaine. Les électeurs républicains qui se rendent aux urnes sont les plus extrêmes dans leur religion, notamment les catholiques évangélistes, particulièrement conservateurs. Aujourd’hui, l’un des enjeux pour le Parti est donc de trouver un candidat qui fera consensus auprès des fervents croyants républicains. Et ce n’est pas tâche aisée…

Le manque de discussion sur le fait religieux dans cette campagne peut être dangereux. Cela pourrait en effet laisser à penser que le sujet va vite être mis de côté par le prochain occupant de la Maison-Blanche. Or, la liberté religieuse est certainement un moyen de rendre le monde beaucoup plus sûr pour tous…

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